Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2024 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. Aujourd’hui : la sélection de Louise Van Brabant. Continuer la lecture
Archives par étiquette : Louise Van Brabant
Petits soleils bitumeux de la jeunesse
Louis SCUTENAIRE, Les vacances d’un enfant, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2024, 352 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87568–692‑3
Un dossier pédagogique téléchargeable (PDF) accompagne le livre.
Le matin sent l’huile, et le soleil est rouge, malgré la chaleur on dirait qu’il saigne de froid.
Accompagné d’une éclairante postface signée par Alain Delaunois, Les vacances d’un enfant de Louis Scutenaire trouve, près de 85 ans après son écriture (entre 1939 et 1942, selon l’auteur) et une existence trop longtemps demeurée confidentielle, une juste place dans la collection patrimoniale Espace Nord. Continuer la lecture
Hard love – mais pourvu qu’iel soit douz
Un coup de cœur du Carnet
Mardi FORESTIER, Harde, Trouble, 2024, 256 p., 19 €, ISBN : 9782494567955
Aussi éclatant que le laisse présager sa couverture signée par l’artiste Pauline Mauruschat, Harde est une aventure amoureuse dans la langue et les sens, un envol à toute berzingue au pays des possibles. Paru aux éditions Trouble, il s’agit du deuxième roman de Mardi Forestier, poétesse des sciences-fictions queer aux issues heureuses.
Je me cherche. Oui c’est ça, je cherche à faire le tour de moi-même, toutes les options et toutes les limites. Tout ce que je peux déployer, construire, expérimenter. Tout ce que je peux apprendre. Je cherche ce qui va surgir hors de moi si je lui laisse la place. Continuer la lecture
Pour un cinéma freak, émancipateur et sans repos
Un coup de cœur du Carnet
Louise VAN BRABANT, Laura Palmer au pays des miroirs, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2024, 128 p., 13 € / ePub : 7,99 €, ISBN : 9782390701750
Fans de Twin Peaks, rassurez-vous : le sublime essai de Louise Van Brabant, Laura Palmer au pays des miroirs, n’épuise pas le sujet. Tout au contraire. Il se pourrait que les thèses développées ou suggérées ici relancent notre addiction. L’angle d’attaque de l’autrice – faire de Laura Palmer une héroïne féministe, en somme – lui permet, en tout cas, sans avoir l’air, d’esquisser d’autres pistes interprétatives à explorer, me donnant personnellement envie de me plonger, une fois de plus, dans la série mythique de David Lynch et Mark Frost en remettant en route ma propre fabrique à sens. Continuer la lecture
Entre les mondes
Anna Safiatou TOURE, Herbier du département congolais des Serres royales de Laeken, CFC, 2024, 64 p., 16 €, ISBN : 9782875721044
Au départ, un fait historique : les plantes ramenées du Congo par les colons, pour agrémenter de leurs couleurs et leurs textures les Serres royales de Laeken, n’ont pas survécu au climat belge. Un siècle plus tard, une artiste franco-malienne s’empare du récit pour le tordre, en extraire la sève restée vivace – en dormance – sous l’écorce momifiée du réel. Continuer la lecture
« Nous sommes toutes et tous des symbiotes »
Vinciane DESPRET et Pierre KROLL, Darwin, Dieu, tout et n’importe quoi, Arènes BD, 2024, 187 p., 26 €, ISBN : 9791037512369
Le dessinateur Pierre Kroll et la philosophe Vinciane Despret signent aux éditions Les Arènes une collaboration enthousiasmante dans laquelle dialoguent Dieu et Darwin autour d’une série d’excentricités biologiques qui amènent à questionner des principes qui semblaient, jusqu’alors, évidents. Observées tant chez des végétaux que chez des animaux, ces curiosités sont autant de fun facts qui fonctionnent comme points d’entrée vers des théories biologiques complexes. Tout en adoptant le ton joyeux et la fluidité intellectuelle qu’on lui connaît, Vinciane Despret déjoue une multitude de biais embarrassant notre manière d’appréhender les vies autres qu’humaines – fun facts dont la substance apparaît brillamment transcrite dans les dessins de Pierre Kroll en ouverture de chaque séquence. Sous les atours de la vulgarisation scientifique, il s’agit avant tout de rompre avec le modèle déterministe d’un « grand horloger » qui veut que tout soit là pour une raison, que les vivants soient des rouages plus que des individus – et ainsi mettre en lumière tout ce qui échappe à cette logique de l’immuabilité. Continuer la lecture
La rentrée littéraire 2024, avec sobriété
Pour la plupart d’entre nous, le début des vacances est aussi imminent qu’attendu. Évoquer en ce moment la rentrée, fût-elle littéraire, a donc forcément quelque chose d’incongru. Pourtant, les maisons d’édition ont généralement déjà bouclé leur programme automnal et plusieurs d’entre elles l’ont présenté aux libraires, voire aux médias. Comme toujours, les autrices et auteurs belges seront nombreux à dévoiler leur nouveau livre cet automne. Le point sur leurs sorties annoncées au deuxième semestre.
Mais d’abord quelques constats. À part les éditions M.E.O., Weyrich et Les impressions nouvelles, dont certains romans paraissent dès la fin août, les maisons d’édition belges ne se calquent pas sur le calendrier de la rentrée littéraire française : la plupart de leurs publications sont prévues plus tard dans la saison. Ce décalage peut s’expliquer par une volonté de ne pas se placer en concurrence, forcément déséquilibrée, avec des sorties hexagonales accompagnées de moyens promotionnels sans commune mesure. Il reflète aussi une logique autre : plusieurs maisons d’édition interrogées pour préparer cet article nous ont expliqué programmer leurs parutions en fonction non de la rentrée littéraire, mais des événements plus porteurs pour elles, tels que le Marché de la poésie, le fiEstival ou encore le Poetik Bazar. Continuer la lecture
Un penchant pour ce qui fuit
Un coup de cœur du Carnet
Karoline BUCHNER, Encoches, Lettre volée, 2024, 192 p., 21 €, ISBN : 978–2‑87317–635‑8
Karoline Buchner signe aux éditions La Lettre Volée un premier récit piquant et perspicace ancré dans un quotidien tissé d’affronts misogynes, de mortifications infimes qui sont autant de petites flèches trouant une peau trop fine, trop douce, celle d’un féminin décloisonné auquel l’autrice rend toute sa puissance d’expression – qui est, en vérité, puissance d’action. Continuer la lecture
Cosmopoétique de la disparition
Un coup de cœur du Carnet
Caroline LAMARCHE, Cher instant je te vois, Verdier, 2024, 96 p., 20 €, ISBN : 978–2‑37856–198‑7
Après le roman (La fin des abeilles) et le roman graphique (Dix ans), c’est aujourd’hui à travers la poésie que Caroline Lamarche poursuit sa mise en mots des corps de femmes devenus proies. Le corps-proie est celui mangé par le temps ou la maladie, un corps toujours situé en regard des autres, migrants oiseaux animaux, ces amis entravés eux aussi par les servitudes d’une société délétère et que les vers libres de l’autrice portent dans l’espace, sur la crête tranchante d’un récit d’amour et de mort. Continuer la lecture
« Alors pour habiter ce monde »
Mel MOYA, Mater Dolorosa, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2023, 116 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930822–26‑6
Retraçant les séismes éprouvés depuis l’enfance, Mater Dolorosa est une pietà poétique de combat dans laquelle l’autrice incarne à la fois la mère et l’enfant, recoud ses propres plaies pour mieux faire face au monde, s’en protéger et l’accueillir. Mater Dolorosa : écrire et parler pour répartir sur les épaules des coupables le poids d’un passé qui pèse comme des pierres, lourdes et tranchantes au fond des poches de celle qui doit avancer à contre-courant pour ne pas sombrer. Continuer la lecture
Mise en abyme du néant
Paloma DE BOISMOREL, La fin du sommeil, Olivier, 2024, 256 p., 20 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782823621235
Premier roman de la journaliste Paloma de Boismorel, La fin du sommeil se présente comme un exercice de style métatextuel rondement mené : un sans-faute, toutefois sans grande inventivité.
À l’heure de Wikipédia et de l’information à la portée de tous, les gens recherchent dans l’art un savoir incarné et transgressif. Comme tout le monde, ils savent mais ils savent différemment, la réalité ayant été colorée et secouée, elle forme désormais une sorte de mousse bizarre qu’ils boivent en souriant. Continuer la lecture
Le Top 2023 de Louise Van Brabant
Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2023 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. Aujourd’hui : la sélection de Louise Van Brabant. Continuer la lecture
« Écrire la parole fantôme »
Un coup de cœur du Carnet
Veronika MABARDI, Loin de Linden suivi de Adèle, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2023, 280 p., 9 €, ISBN : 9782875685919
Cet automne, Veronika Mabardi est entrée dans la collection patrimoniale Espace Nord avec la réédition de deux textes à l’image de son œuvre, subtils et lumineux, originellement publiés par Émile Lansman. Pensés pour le théâtre, Loin de Linden et Adèle continuent de bouger en dépit de leur figement sur le papier, tant ils convoquent d’émotions et remuent les souvenirs, les langues et les cultures. Ces deux textes incarnent remarquablement le double sens de l’anglais moved, bref écho au plurilinguisme et au code switching[1] dont débordent ces histoires intimes exposées avec une grande conscience du système (ou contexte) dans lequel elles s’enracinent. Continuer la lecture
Et le septième jour, la bave coula à flots
Antoine JOBARD, Atelier panique, Sabot, 2023, 200 p., 13 €, ISBN : 9782492352157
Ce qui nous différencie des grands animaux, c’est pas tellement le rire, c’est qu’on triche tout le temps.
Premier roman d’Antoine Jobard, Atelier panique est une histoire de contamination et de fascination. Une rencontre perverse entre deux personnages paumés sous la forme d’une genèse à l’envers : sept jours pour tout détruire, une fuite en avant vers le néant. Le titre juxtapose ce qui apparaît comme les lieux desquels émanent les protagonistes : pour le premier, jeune type un poil lymphatique adepte d’actions directes et de sabotage, la panique est cette deuxième peau-manteau dont il ne se défait que le temps de l’ivresse ; pour le second, vieux peintre à l’égo intarissable, l’atelier est un microcosme fonctionnant en vase clos où se réfugier, au risque de s’y perdre. Tous deux sont recouverts de l’individualisme crasse qui craquelle les idéaux les plus purs et leur confère le ton jaunâtre de l’inconsistance. Continuer la lecture
Cartographie de la dévoration
Un coup de cœur du Carnet
Maud JOIRET, Marées vaches, Castor Astral, coll. « Poche / poésie », 2023, 9,90 €, ISBN : 979–10-278‑0365‑1
lignes, liquides, liens, grappes végétales
animales de ciment
il faudra délivrer ce qui veut déborder
qui creuse par saillies le thorax
après les yeux
Le nouveau livre de Maud Joiret tient dans une poche et contient un monde. Publié aux éditions du Castor Astral dans la collection « Poche/poésie », Marées vaches assemble textes inédits et parutions antérieures (notamment la très attendue réédition de Cobalt, paru en 2019 aux éditions Tétras Lyre et jusqu’alors épuisé) en un plan à échelle 1 :1 de l’état du monde depuis l’intérieur. Continuer la lecture
Avoir la fureur heureuse
Gioia KAYAGA, Insatiable, Maelström reEvolution, coll. “Rootleg”, 2023, 64 p., 8 €, ISBN: 978–2‑87505–455‑5
Si tu ne m’offres pas de quoi oublier la fin du monde
je m’emmerde très vite
Dans un long cri qui tient tant du chant que du rugissement, Gioia Kayaga ouvre sa propre peau pour mettre à nu toutes les contradictions de notre époque. Usant d’elle-même comme matière première de son expérimentation, c’est avec une sincérité à toute épreuve que la poétesse s’empare des sujets qui font grincer les dents du patriarcat bourgeois, blanc et bien-pensant. De l’imaginaire pornographique qui hante nos réflexes charnels aux traces indélébiles laissées par le colonialisme sur la langue, les corps et les esprits, le souffle de Kayaga soulève les tapis pour ne rien laisser dans l’ombre et la poussière. Secouant les absurdités consacrées qui fondent nos sociétés contemporaines, rigides et emmêlées dans leurs principes, la poésie qui transpire d’Insatiable apporte un vent frais et une lumière crue sur les rapports que l’on entretient à nous-mêmes autant qu’aux autres. Continuer la lecture
